R?cit de trente ann?es de combats perdus, de haines et d’incompr?hensions.

 Une si longue plainte

Jusqu’aux ann?es 1960, la France s’?tendait de Dunkerque ? Bonifacio. Personne n’en doutait. La Corse fabriquait des empereurs, des figatelli et des douaniers. Les Corses, on racontait des blagues sur eux. Pas vraiment m?chantes. Les Corses eux-m?mes en riaient. Pour les Fran?ais, les Corses ?taient des enfants ? probl?mes. Ils trichaient aux ?lections et aux examens. Ils avaient la flemme de se baisser pour ramasser leurs ch?taignes, et ils prenaient le maquis sur un coup de t?te mais ils faisaient de bons fonctionnaires coloniaux. La Corse, comme le dira un jour Pompidou, c’?tait le soleil et la mer. Dans les journaux et ? la radio, on disait l’?le de Beaut? pour ne pas trop r?p?ter le mot Corse. Dans les chansons, c’?tait l’?le d’amour. La Corse ?tait une carte postale que la France avait rang?e dans un tiroir et qui jaunissait paisiblement. Et puis, stupeur !, la carte postale prend brusquement feu. La Corse entre en dissidence. Sur les murs d’Ajaccio et de Bastia comme sur les murets de pierres s?ches dans les villages perdus dans la montagne, on lit ? IFF. I Franchesi Fora ! Les Fran?ais dehors ! ?. L’?le d’amour devient une ?le de haine. On croit r?ver. C’est pourtant simple. Les Corses en avaient assez d’?tre des figurants folkloriques sur la sc?ne fran?aise. Une nouvelle g?n?ration de Corses veut entrer dans l’histoire. Les armes ? la main. C’est cette g?n?ration qui parle dans le film-document de Gilles Perez et de Samuel Lajus. ? G?n?ration FLNC ? retrace l’histoire tourment?e des fondateurs du Front. Deux ans d’enqu?te, cent trente heures d’entretiens, une centaine d’intervenants dont les visages en gros plan expriment leur v?rit? aussi bien que leurs mensonges et leurs doutes. Le film s’articule autour de nombreux t?moignages. C’est la voix perdue d’une g?n?ration sacrifi?e. Non pas la langue de bois ? laquelle nous ont habitu?s les nationalistes corses, mais une parole hach?e o? l’on entend, au-del? des proclamations, la fiert? et le remords, la fureur mal ?teinte et cette nostalgie de l’action qui est tout ce qui reste aux r?volutionnaires qui ne croient plus dans leur r?volution. L’histoire du nationalisme corse, chaotique et sanglante, va des illusions de la jeunesse aux luttes fratricides, ? la corruption, au d?senchantement et ? l’impasse. Une sombre saga. 1972. Des militants inconnus font sauter le navire de la soci?t? Montedison qui d?versait des d?chets toxiques sur les plages corses, des boues rouges. ? Je me suis senti veng?, dit Leo Battesti, qui deviendra un des chefs du FLNC . J’avais jusque-l? le sentiment que mon ?le ?tait devenue un d?potoir. ? Le nationalisme corse n’a pas pour origine la certitude que les Corses forment un peuple et ont droit ? une nation. La motivation profonde de la g?n?ration FLNC, c’est l’impression intol?rable d’une souillure. La Corse est une m?re malheureuse depuis la nuit des temps, toujours envahie, toujours viol?e, toujours salie. Une m?re qui crie vengeance. Qui crie ? ses fils de la venger. L’histoire corse est un interminable lamento. Le ? natio ? corse a une arme dans une main et un cahier de dol?ances dans l’autre. C’est un r?volutionnaire qui est toujours sur le point de faire la r?volution mais qui ne la fera jamais. M?me s’il plastique, m?me s’il tue. Il vit dans le simulacre. La gesticulation. Son arme, il la brandit comme on brandit en France une pancarte de revendications. C’est sa fa?on ? lui de revendiquer. Il sait au fond de lui que le Grand Soir qu’il appelle de ses vœux ne viendra jamais.

Fran?ois Caviglioli